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Théâtre et immigration : Les combattants de l’identité

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le 10.10.17 | 12h00 Réagissez

L’association Génériques, qui célèbre ses trente ans, et le Théâtre de la mer ont organisé une rencontre sur l’art théâtral des immigrés
dans les années 70.

La petite salle du Théâtre de la mer s’est réveillée, le temps d’un vendredi, aux souvenirs d’un temps révolu, celui du théâtre immigré. Rue de la Joliette, à deux pas de la mythique place de la Porte d’Aix et à quelques centaines de mètres de la gare maritime porteuse de tant d’histoires, la rencontre sur La parole libérée, théâtre et immigration en France depuis les années 70, a tenu ses promesses : renouer avec une époque que le temps a rendue opaque, comme si elle n’avait jamais existé. Pourtant, les organisateurs ont bien pris soin de rattacher cet épisode au présent.

La rencontre aurait pu sinon rester celle d’un passé révolu, avec des anciens combattants de la dignité qui viendraient évoquer leurs souvenirs politico-artistiques. Cela a du reste un peu été le cas avec trois chibanis du théâtre de l’immigration : Hedi Akkari, de la troupe Al Asssifa (du Mouvement des travailleurs arabes qui activait dans les années 70) ; Hachemi Ben Fredj, du collectif (tunisien) d’action et de diffusion culturelles arabes en France ; et Smaïne Idri du théâtre El Halaqa. Comment ne pas les imaginer presque cinquante ans en arrière, jeunes militants en verve, mus par la passion qui ne semble pas les avoir quittés.

Ce sentiment était contrebalancé dans la salle du Théâtre de la mer par la présence d’un public constitué de militants très actuels de la culture métissée qui fait la vitalité de toujours de Marseille, même contrariée par les difficultés économiques et sociales et aujourd’hui par des actes de terrorisme déstabilisateur, comme à la gare Saint-Charles, l’assassinat de deux jeunes étudiantes.

Par les associations qui maintiennent la flamme, on peut citer l’association Ancrages, dont la directrice, Samia Chabani, était présente, ou encore Approches culture et territoire, avec un de ses référents, Ramzy Tadros. Celui-ci devait préciser : «Le temps de se remémorer est une piqûre de rappel. On doit se souvenir ce qu’on doit à la culture des immigrés. Une histoire méconnue, souvent occultée.»
Un signe encourageant était la présence de jeunes lors de la première partie de la réunion.

A vif sur des tréteaux souvent improvisés

Dans les années 1970, il fut donc une époque vibrante, où des immigrés se sont produits à vif sur des tréteaux souvent improvisés pour faire entendre leurs soucis quotidiens et clamer leur existence. Jeanne Le Gallic, universitaire (Rennes) qui a fait sa thèse de doctorat sur le thème du jour : Théâtre et immigration, mena la première table ronde. Elle rappela la nécessité de l’expression. Elle avait pour fondement l’acte militant lui-même qui poussait à la création et amenait la force d’un vrai engagement politique par la prise de parole.

Il faut d’ailleurs comprendre que dans ces années-là, les immigrés, de quelque nationalité qu’ils fussent, n’avaient pas le droit de s’associer. La période de l’«aliénation» dans la vie citoyenne entraînait une forme de révolte. Chambre de résonance des soucis de gourbis et des lieux d’exploitation du travail, la forme théâtrale des militants trouvait écho dans la masse des travailleurs immigrés.

La majorité était célibataire, en butte aux tracas du logement, de l’administration et des conditions de travail injustes et du racisme qu’on qualifiait alors de «racisme ordinaire». Dans les années 70 en France, alors que la plupart de cette immigration est d’origine algérienne, la campagne d’assassinats menée par des groupes d’extrême-droite accentue le malaise et la nécessité de s’exprimer, si ce n’est de rentrer au pays pour certains.

C’est le temps où un Kateb Yacine, qui avait fondé le Théâtre de la mer à Alger, fait une tournée en France avec un grand succès, notamment avec sa pièce mémorable : Mohamed prends ta valise. Cela encouragera des vocations. La force expressive de Kateb était là, à portée de voix, de geste. L’actuel dénomination du Théâtre de la mer de la rue de la Joliette, autrefois appelé Théâtre la Porte d’Aix, est un hommage à sa mémoire.

Les spectacles montés par les militants du théâtre, sans atteindre la force katébienne, voulaient, par des chansons et des saynètes, dire le malaise Smaïne Idri rappela qu’il s’agissait d’un théâtre voué à la mobilisation des immigrés, sur les lieux de travail, dans les quartiers, dans la rue.

Puis peu à peu, alors que des structures culturelles installées s’ouvraient à un public plus large avec des débats et discussions «plus efficaces qu’un tract», selon Smaïne Idri  «nous avons choisi un outil pour parler de nos luttes», dit-il, expliquant que cela a donné pour certains une véritable vocation artistique et aussi que cela nourrissait les manifestations revendicatives.

«Le théâtre devenait un vecteur de transmission»

Le tournant de l’expression plus libre et autorisée fut le changement politique de 1981, lorsque le président Mitterrand ouvra la possibilité pour les étrangers de s’associer. Comme entre-temps, le président Giscard d’Estaing avait, après 1974, mis en place la possibilité du regroupement familial, le visage de l’immigration de travail, célibataire, changea avec la constitution de familles et une nouvelle génération : celle des enfants,  à leur tour confrontés au déni. Dès lors le mot d’ordre «Nous sommes là, nous ne sommes pas des immigrés» prit plus d’ampleur. La marche de 1983 en fut l’apothéose.

A travers les associations de quartier, des animateurs sociaux et culturels, «le théâtre devenait un vecteur de transmission», devait dire Mme Chabani de l’association Ancrages : «Sans se nourrir du passé, il y a des ressources mobilisables autour de ces questions.» La fonction tribunitienne restant la même : celle d’un théâtre d’interpellation qui continue jusqu’à ce jour, avec une raison supplémentaire de se mobiliser, la question des réfugiés.

Une façon de rester des «éveilleurs», selon le mot prononcé par Frédéric Fuzibet, directrice du Théâtre de la mer. Des éveilleurs qui aujourd’hui, expliquait Hedi Akkari à juste titre, emploient d’autres modes d’expression, comme le rap ; ou le slam et pour certains la chanson, pour dire ce qui ne va pas dans le manque de respect, au pays des droits de l’homme. Hasard de l’agenda, le lendemain de cette rencontre, la vedette soprano, le chanteur marseillais d’origine comorienne, issu de cette immigration chère à la capitale du Sud, remplissait le stade vélodrome (en direct sur la chaîne TMC).

Le rappeur très populaire, et qui enchaîne les succès, figurait dans son spectacle qu’il grimpait son Everest. Signe que, lorsqu’on vient d’ailleurs, les temps sont toujours à la démonstration d’existence. Cela n’a pas échappé au quotidien La Provence, qui titrait à la une : «Grandiose». Les temps ont-ils changé ?

Walid Mebarek
 
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