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Parution. Le dernier roman de Boudjedra

Une vie empruntée

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le 11.11.17 | 12h00 Réagissez

 
	 
	La Dépossession entre en résonance avec d’autres romans de l’auteur
La Dépossession entre en résonance avec d’autres...

En cinquante ans de pratique littéraire, Rachid Boudjedra a produit une trentaine d’ouvrages. Cette œuvre prolifique est également diverse : romans, essais, journal, poésie, scénarios... Ses livres ont connu des fortunes diverses.

Certains ont eu un succès retentissant, d’autres ont sombré dans l’oubli. Mais les gens évoquent souvent La Répudiation (1969) et, à un degré moindre, L’escargot entêté (1977) avec son univers bureaucratique kafkaïen. Par ailleurs, le Journal palestinien (1972) reste un document important pour comprendre le drame d’un peuple spolié de sa terre. Boudjedra possède cette qualité rare : celle de la persévérance qui le fait agir pour supplanter dans l’imaginaire algérien les pères fondateurs, comme Mammeri, Feraoun, Dib ou Kateb Yacine.

L’actualité immédiate, qui coïncide avec la rentrée littéraire en France et le SILA d’Alger 2017, nous propose un nouveau roman de cet écrivain affirmé. Avec son titre très éloquent, La Dépossession entre en résonance avec d’autres romans de l’auteur, à savoir Le Démantèlement (1982), La Macération (1984) et Le désordre des choses (1991).

Comme l’explique bien Gérard Genette dans son excellent ouvrage, Seuils, le paratexte peut donner des indications précieuses sur l’œuvre. Donc, si on reprend ces titres déjà cités, on voit qu’il y a chez cet écrivain une volonté de démolir des structures littéraires existantes et/ou sociales oppressantes, ou du moins une allusion à la déconstruction de Derrida. La question qui se pose de facto : est-ce qu’à travers ces romans cités, l’écrivain a atteint ses objectifs ? C'est-à-dire produire une nouvelle poétique.

Assurément non. D’abord, l’écriture reste au même niveau d’un roman à l’autre, à savoir qu’elle est toujours ampoulée, avec des phrases qui donnent le tournis par leur longueur, elles-mêmes saturées par une inflation d’adjectifs, où les pléonasmes sont un frein à l’harmonie des mots, comme on le voit dans cet exemple : «Attentif, sauvage, noir et souple.

C'est-à-dire souple dans son incroyable et astucieuse et malicieuse et feinte immobilité.» (p. 90). On peut multiplier les exemples de cette redondance inutile qui nuit à l’économie générale du texte. Sans oublier toutes les informations récurrentes que les chapitres se refilent entre eux comme un leitmotive.

Elles donnent, elles aussi, une impression de remplissage et non d’un travail de création bien pensé et structuré. Au terme de la lecture de La Dépossession, on peut se demander en quoi ce dix-neuvième roman, sauf erreur, est novateur par rapport à l’œuvre antérieure ? A part le fait de remettre au goût du jour le peintre d’origine irakienne du XIIIe siècle, Al Wassiti, et le Français Albert Marquet (1875-1947), qui a séjourné en Algérie durant la Seconde Guerre mondiale, on peut affirmer qu’il n'y a rien de nouveau au royaume de la littérature.

Ces deux peintres ne sont qu’un prétexte pour que le héros récurrent de Boudjedra, l’inénarrable Rac (incontestablement, le diminutif de Rachid), ne vienne nous parler une nouvelle fois de son père tyrannique, dépravé et polygame qui, comme dans son premier roman, La Répudiation, rend la vie difficile à sa maman et lui. La mère mythifiée décède de chagrin en 1964, ne supportant pas l’accusation honteuse d’adultère, dont l’accable son mari Sidi Hacène. Selon les allégations du patriarche, cette honorable dame avait un amant.

Et, comme une calamité n’arrive jamais seule, son fils aîné, chirurgien de son état, vivant en Angleterre pour jouir pleinement de son homosexualité, revint dans un cercueil, sans que personne ne sache la cause de sa mort. Voilà la vie tumultueuse de Rac, ballotté entre un père voyageur et coureur de jupons, adoptant à tout-va des enfants issus de différents pays et une mère vertueuse, mais dévalorisée par le statut qu’une société patriarcale assigne à la femme en général.

De plus, Rac doit faire face à son surpoids et aux quolibets cruels de ses camarades. Il ne trouve le repos que durant les vacances d’été quand il quitte Constantine, sa ville natale, pour Alger, chez son oncle, le vénérable Ismaël, expert-comptable associé à Jacob Timsit. Les deux compères, malgré leur différence religieuse, sont très unis.

Et c’est dans ce cabinet où l’on affectionne les chiffres que le jeune Rac tombe amoureux des deux tableaux de Wassiti et de Marquet. Wassiti a immortalisé la prise de Gibraltar et la conquête de l’Espagne par Tariq Ibn Ziad et ses valeureux soldats (notons que Boudjedra, fasciné par ce sujet, a écrit une Prise de Gilbraltar en 1987). Quant à Albert Marquet, le peintre qui regarde par les fenêtres, il a peint la mosquée de la place du Gouvernement d’Alger avec, à l’horizon, la Méditerranée. Le lecteur n’apprendra pas plus sur les deux peintres que ce que peut proposer une encyclopédie collaborative présente sur le net.

Le lecteur averti pourra se permettre de rappeler à l’honorable écrivain que le décret Crémieux donnant la nationalité française aux Israélites d’Algérie a été promulgué le 24 octobre 1870 et non 1875, sans oublier que la prise de Constantine par l’armée coloniale fut effective le 13 octobre 1837 et non 1846.

La Dépossession, qui se voulait peut-être fidèle à la tradition romanesque allemande où l’on combine essai et récit, s’est avéré un catalogue de clichés où le lecteur occidental peut se délecter des performances du mâle lubrique oriental qui aime dominer la femme et d’autres joyeusetés servies sur un plateau textuel exotique.

Rachid Boudjedra, La dépossession, Editions Grasset, Paris et Frantz Fanon, Tizi-Ouzou, octobre 2017.                 
 

Slimane Aït Sidhoum
 
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