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La chronique africaine de Benaouda Lebdaï

Ombres projetées

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le 02.12.17 | 12h00 Réagissez

La pièce de théâtre Sur la barrière, écrite par Felwine Sarr, comprend quatre actes courts, chacun étant composé de deux scènes. Cependant, sa longueur n’a pas d’importance devant l’intensité émotionnelle qui la parcourt. Le thème est poignant : le génocide au Rwanda perpétré entre avril et juillet 1994.

Dans cette période, plus de 800 000 Rwandais, pour la plupart Tutsis, furent tués, femmes, enfants et hommes massacrés sur la base de leur appartenance ethnique. Cette tragédie humaine a bouleversé le monde entier.

Elle a aussi déstructuré le pays. A l’origine, l’attentat du 6 avril 1994 contre le président du Rwanda, Juvenal Habyarimana, dont l’avion fut abattu par un missile à son atterrissage à l’aéroport de Kigali. Cet événement déclencha la folie des Hutus qui accusèrent les Tutsis d’être à l’origine de l’attentat.

Sans revenir sur les tenants et aboutissants de cet épisode de l’histoire du pays, la pièce de Felwine Sarr s’intéresse à l’humain et aux conséquences du trauma sur la psychologie des rescapés de l’horreur. L’écriture de ce texte est né de la rencontre du metteur en scène, Denis Mpunga, avec l’essayiste et romancier, Felwine Sarr, tous deux sollicités par la comédienne rwandaise, Carole Karemera, qui a vécu ce génocide dans sa chair. En fait, c’est son histoire et celle de sa famille qu’elle a extirpée du plus profond de son être et que Sarr a mis en mots.

L’auteur, investi par l’émotion, a conçu une œuvre dans laquelle la comédienne joue le rôle si difficile de sa tante aux côtés de deux acteurs sublimes. C’est un huis clos entre une Rwandaise tutsi et l’assassin de son fils, un Hutu, joué par David-Minor Ilunga. Ce fils, rappelant la tragédie qui s’est déroulée sur la terre d’Imana, parle à partir de l’Au-delà. Il dit comment ce meurtre s’est exactement passé dans un enchevêtrement de scènes vécues pendant le génocide.

La pièce s’ouvre sur la rencontre de la mère,  Isaro, avec l’assassin de son fils, Faustin. Un questionnement insoutenable se met en place entre eux. La première scène dresse de manière succincte et subtile le tableau et l’explication politique. La mère : «Et pourtant nous vivions ensemble, en paix. Quand quelqu’un tombait malade dans nos communautés, nous l’emmenions chez ‘l’umuvuzi’ du coin. Lors du décès d’un Hutu, d’un Tutsi ou d’un Twa, nous venions tous, lui exprimer notre compassion. Nous étions une communauté, nous nous mariions entre nous.

Que s’est-il passé pour que vous nous pourchassiez comme ça sur la terre d’Imana ?»

La simplicité du dialogue participe à son intensité dans la mesure où les questions marquent le bon sens et, implicitement, le désarroi des victimes face à l’emballement de l’horreur. Le personnage hutu, Faustin, invoque sans convaincre la bêtise humaine d’une foule prise de folie collective : «Tout le monde tuait. Même ceux qui ne le voulaient pas», dit-il.

L’horreur atteint son comble lorsqu’il parle de la tuerie comme «un travail». Il montre la peur dans le propre camp des agresseurs hutus : «Ceux qui refusaient de faire leur part… de travail … se faisaient tuer.... C’était comme au champ : il fallait cultiver sa parcelle de terre.» De manière subtile, Sarr inscrit le lien du génocide avec la possession de la terre. 

Le spectacle révèle aussi que de nombreux assassinats n’ont rien à voir avec la politique et l’idéologie, ni avec un racisme ethnique pur et dur, mais relèvent de démêlés entre voisins. Faustin avoue à propos de l’assassinat du fils d’Isaro : «Je l’ai reconnu : c’était celui qui avait écrasé mes plants de maïs… J’ai pris ce gourdin et j’ai frappé sur la tête.» La vengeance se déploie et devient aux yeux des autres un acte politique. En tant que mère, Isaro pose fondamentalement la question du pardon.

Comment reconstruire un lien qui s’est brisé entre ethnies ? Comment aller de l’avant après un tel génocide dans un pays ?

Elle dit à Faustin : «De toute manière, que puis-je faire ? Te haïr ? Je ne ferai que propager les ombres que nous portons tous en nous… Nous devons franchir la barrière de la perte, de l’humiliation et de l’offense, pour reconstruire la communauté.»

La pièce signale que la victime ne peut pas oublier mais qu’il faut rester vigilant par le biais de la mémoire historique pour qu’une telle horreur ne se reproduise plus. C’est ainsi que Faustin devient «le fils en humanité» d’Isaro.
 

Felwine Sarr, «Sur la barrière» dans Ishindenshin, Mémoire d’encrier, Québec, 2017.

Benaouda Lebdaï
 
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