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Souvenirs. Farouk Beloufa, brillant cinéaste

L’homme des exigences 

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le 12.05.18 | 12h00 Réagissez


Par : Lakhdar Mariche

Les Ateliers sauvages, ce nouveau lieu des arts, de la culture et des belles rencontres, créés par Wassila Tamzali, cette admirable femme, toujours aux avant-postes des combats pour la culture, l’émancipation des femmes et leur égalité avec les hommes dans une société de démocratie, de droit et de progrès, viennent de consacrer une soirée hommage à Farouk Beloufa, qui nous a récemment quittés dans une solitude qui fait honte aux responsables de la culture, d’hier et d’aujourd’hui.

Farouk Beloufa est ce brillant cinéaste, théoricien et grand technicien du langage et de l’art cinématographique. Il est l’auteur d’un film culte, Nahla, tourné au Liban en 1979, qui exprimait, avec beaucoup de fraîcheur et d’intelligence, des drames humains, toujours en rapport avec leurs angoisses, leurs désirs, leurs projets et aussi leurs attentes et espoirs pour leur pays. L’intime et le collectif sont bien traduits.

La caméra, avec ses gros plans, ses mouvements et travellings est là pour exprimer cette densité qui fait qu’une œuvre atteint la dimension de l’art ! Farouk apparaît dans ce film comme un grand directeur d’acteurs. Il a su faire de jeunes et novices «comédiens» des êtres qui campent, en toute simplicité, magistralement, des personnages complexes, ambigus, mais toujours dans une trajectoire de lutte.

Jocelyne Saâb, dont le film a été projeté lors de cet hommage, a bien saisi l’importance de ces moments (lire ci-dessous). Elle a compris qu’une grande œuvre cinématographique était en gestation. Elle a su témoigner de ces moments de concentration, de réflexion, de création. Farouk confie à Jocelyne Saâb ce qui est fondamental dans ce film : dans le monde arabe on fait des efforts pour créer une image et non l’être humain. Nahla est la création de cette image au détriment de l’être humain qui est cette jeune femme pleine de talents, une voix éblouissante !

Ces réalités, peintes avec minutie par Beloufa, sont porteuses de dangers d’éclatement pour le pays (le film a été réalisé durant la période qui a ravagé le Liban et qui a été dramatique pour toutes les communautés). Farouk fait une projection de ce qui attend tous les pays arabes. Des sociétés fragilisées, très vulnérables et qui peuvent être manipulées sans efforts.

Mes souvenirs avec Farouk Beloufa remontent à la fin des années 60' et au début des années 70'. C’est par le biais de Yazid Khodja, qui avait rejoint l’équipe de la Cinémathèque à l’occasion du Festival culturel panafricain d’Alger, en 1969, que j’ai connu Farouk. Avec Yazid, il partageait une amitié qui remontait à leurs années d’études à l’Institut algérien du cinéma. J‘ai tout de suite apprécié ce personnage, discret, courtois qui avait toujours le sourire au coin des lèvres. Il parlait très peu, mais quand il s’exprimait c’est pour une longue démonstration qu’il s’envolait !

On apprenait toujours à chacun des contacts avec lui. Il ne se voyait pas un autre parcours.  C’était son destin : être pour et dans le cinéma. Il dégageait de grandes (et sûres) promesses ! De plus, l’amitié pour lui avait la dimension d’un culte. Et toute entorse à ce niveau laissait en lui des blessures profondes, inguérissables. Il a vécu terriblement cette blessure lors de la censure de son film Liberté (Insurrectionnel). Autant il aimait travailler avec ses amis, autant il était d’une exigence sans faille vis-à-vis de leur travail. Il attendait toujours le meilleur de ses amis, signe d’un grand respect et de l’expression d’une amitié solide.

J’ai été témoin de deux moments importants avec des amis très chers. Les discussions avec Yazid Khodja, qui assurait le montage du film Liberté (c’est un film de montage d’archives filmées). Le défi était de rendre captivantes, sincères et puissantes des images qui apparaissaient d’une très grande banalité, juste des instantanés de l’histoire qui, fatalement, n’expriment pas l’histoire du pays. Des fragments qui ont peut-être peu d’importance parce qu’ils sont les seules images filmées ou prises par un photographe.

Il dira plus tard, dans un entretien avec le critique Samir Ardjoun pour El-Watan – Arts et Lettres : «Un plan aussi élaboré, aussi minutieusement préparé soit-il, doit rester inattendu, surprenant… il est vivant s’il palpite de quelque chose d’irréductible.» Les grandes discussions avec Yazid, parfois sur un ton polémique, avaient pour motivation la saisie et la mise en valeur de ce «quelque chose d’irréductible». Il tenait à son œuvre qu’il voulait puissante, démonstrative et porteuse de ce souffle libérateur qui a traversé les luttes du mouvement national dans toutes ses particularités et sa diversité.

Faire une œuvre qui tourne le dos au sectarisme et restitue certains faits et contributions, ce qui n’arrangeait pas la pensée unique et sectaire qui ne voulait pas de ce film. Surtout pas ce film ! Il faut le détruire, c’était l’ordre donné pour la censure !

Ce massacre a meurtri, abîmé, Farouk !

Deuxième souvenir, avec Krimo Baba Aïssa*. Farouk était directeur de la direction de la presse filmée (DPF, une direction de l’Office national du cinéma - ONCIC). Son ambition était de tirer vers le haut, ne pas sombrer dans le balayage des événements.

Donner du sens, rendre intelligible notre quotidien, dessiner et mettre en valeur des réalités porteuses d’avenir, porteuses de progrès. Déconstruire le réel pour le reconstruire dans sa véritable dimension, porteuse de valeurs humaines et de progrès. Elève de Roland Barthes et lecteur assidu de Jacques Derrida, Beloufa ne pouvait s’accommoder du travail facile.

Invité à visionner les rushs d’un reportage sur la rentrée scolaire, mission confiée à Baba Aïssa, j’ai assisté et participé aux échanges entre eux. Il se dégageait des propos de Farouk une véritable théorie du montage et son rapport avec le réel immédiat.

Certainement, Farouk avait en mémoire les débats intenses des années vingt entre les différentes écoles du Proletkult, sur les théories du montage, et, principalement, Dziga Vertov et Sergueï Eisenstein.

Le départ de Farouk et son annonce tardive ont fait beaucoup de mal à ses amis. Ces derniers ont appris le décès une semaine après son enterrement. Terrible nouvelle ! Repose en paix Farouk, Nahla retrouvera sa voix et réalisera tes rêves !

 


*NDLR : Abdelkrim Baba Aïssa est connu du grand public en tant qu’acteur du film Omar Gatlato, mais il est avant tout réalisateur. On lui doit de nombreux documentaires, comme le remarquable Colonialisme sans empire (1980 en 3 parties TV) et des fictions, notamment Djnan Bou Rezk (Sous la cendre, 1990) avec Abdelkader Alloula acteur.
 

Jocelyne Saab à propos de Beloufa

J’ai été invitée par Boudjema Karèche et Yazid Khodja à présenter mes documentaires à la Cinémathèque d’Alger, qui était alors un haut lieu de la cinéphilie mondiale, devant une salle remplie d’officiels algériens, je crois même que le président de la République, Houari Boumediene, était aussi présent dans la salle.

L’Institut du cinéma et la Télévision algérienne achètent plusieurs de mes documentaires et j’ai des discussions intéressantes avec des cinéastes algériens comme Farouk Beloufa, qui découvre le Liban à travers mes films. Peu de temps après, il tournera Nahla, que beaucoup de critiques algériens considèrent comme un des meilleurs films de leur cinématographie, en donnant un rôle à Lina Tabbara, que j’ai filmée à deux reprises (dans un reportage et dans Lettre de Beyrouth).

Et je lui ai transmis de nombreux contacts personnels sur place. Farouk était fasciné par la liberté de mouvement et le foisonnement des idées, des partis politiques. Il a travaillé son scénario avec Rachid Boudjedra et il a eu recours à mes documentaires de Liban dans la tourmente à Lettre de Beyrouth pour s’informer sur la situation libanaise. Attention, je ne dis pas du tout que c’est moi qui suis à l’origine de Nahla, juste que le film dialogue parfois avec mon travail, sur certains points.

Sinon, c’est un film où Farouk réfléchit sur une situation donnée, pense plusieurs aspects qui font partie, ce sont ses réflexions personnelles. Il était fasciné par la liberté de parole et de mouvement dans le Liban des 70’s, par la multiplicité des orientations politiques. Sur le tournage de Nahla, j’ai d’ailleurs tourné un making-off du film, Farouk Beloufa doit avoir les bobines quelque part.

Ce qui est intéressant a posteriori, c’est que l’Office du cinéma algérien a acquis mon film Beyrouth jamais plus, tourné en 16 mm. Il a décidé de le gonfler à 35 mm et de le diffuser dans tous les cinémas du pays.

Extrait des entretiens de la réalisatrice libanaise Jocelyne Saab avec Olivier Hadouchi, historien et critique de cinéma, entre 2010 et 2013.
 

 
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