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«L’Opium et le bâton» ou quand Mammeri passe au grand écran

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le 19.05.17 | 12h00 Réagissez

«L’œuvre mammerienne revisitée à l’aune du 7e art» était le thème d’un colloque organisé par le Haut-Commissariat à l’amazighité (HCA), les 13 et 14 mai, au Théâtre régional Abdelkader Alloula à Oran.

Les cinéastes Ahmed Rachedi et Belkacem Hadjadj ainsi que le critique et universitaire Ahmed Bedjaoui ont analysé le travail du chercheur, anthropologue et écrivain Mouloud Mammeri, lors d’un colloque organisé par le Haut-Commissariat à l’amazighité (HCA), «L’oeuvre mammerienne revisitée à l’aune du 7e art», les 13 et 14 mai, au Théâtre régional Abdelkader Alloula (TRO), à Oran.

Ahmed Rachedi a expliqué comment il a travaillé avec Mouloud Mammeri pour l’adaptation au grand écran du roman L’Opium et le bâton, sorti en 1971, et pour l’écriture du commentaire du documentaire L’aube des damnés, en 1964. «Ce documentaire devait être pour moi l’éditorial du cinéma algérien, c’est-à-dire exposer ce que va être le cinéma algérien. J’ai proposé à Mammeri l’écriture du commentaire parce qu’il était anthropologue. Il a refusé, me conseillant d’aller voir un historien.

Je lui ai expliqué que les Français étaient venus nous dire : ‘‘Nous sommes ici pour vous sortir de votre nuit parce que vous n’avez rien apporté à l’histoire de l’humanité’’. Mammeri a fini par accepter. Il a écrit le commentaire sans voir les images du film ! Ce qu’il a écrit collait parfaitement aux images, aux situations et aux moments de l’histoire. Ce n’était pas de l’illustration ni de l’explication, mais de la densification de l’image.

Il a écrit en faisant bien attention au ton et à la durée du film», a confié le cinéaste. Selon lui, Mammeri a bien compris qu’il fallait montrer le véritable visage de l’Afrique, sa profondeur civilisationnelle et historique. Monté à Rome, L’aube des damnés, sorti en 1965, a décroché une quinzaine de distinctions dans les festivals internationaux. «J’étais fasciné par ce personnage affable. Un intellectuel qui produisait une réflexion profonde et qui pouvait parler de tout toujours avec le sourire», a-t-il témoigné.

Amour et western

A la fin des années 1960, Ahmed Rachedi a commencé à travailler sur le film L’Opium et le bâton (d’après le roman édité en 1965). «Mammeri n’a pas voulu écrire le scénario avec moi. Il m’a dit : ‘‘Moi, j’ai écrit un livre, à toi de prendre ce que tu veux.’’ Je lui ai précisé que je ne pouvais pas reprendre certains coquetteries d’écrivains, comme l’histoire d’amour contenue dans le roman. A chaque fois, je lui montrais l’avancée de l’écriture du scénario.

Réunir plusieurs personnages en un seul l’avait quelque peu gêné pendant l’écriture. Il a changé peu de choses, m’a dit que ce film ne peut pas être tourné ailleurs où se déroulait l’histoire du roman. Il m’a alors indiqué le petit village d’Ichiriden, en Kabylie, me précisant qu’il était à la tête de la résistance contre le colonialisme français», a détaillé Ahmed Rachedi.

Avec Bouguermouh, qui était son assistant, Ahmed Rachedi a fait le tour de plusieurs villages de Kabylie pour fixer le lieu de tournage. «Mammeri a le sens de la boutade. Après l’avant-première, il m’a dit : ‘‘Je t’ai donné un livre d’amour, tu en a fait un western.’’ Et après avoir vu le film à la télévision, il m’a appelé pour me dire : ‘‘Je commence à me reconnaître un peu dans le film, tu as transposé mon livre au cinéma. Il a regretté que le film n’ait pas été tourné dans la langue avec laquelle s’exprimaient les personnages du livre.

Compte tenu du contexte politique de l’époque, je n’aurai jamais pu réaliser le film, si je n’avais pas adopté l’arabe dialectal pour les dialogues», a soutenu Ahmed Rachedi. Il a révélé que Mouloud Mammeri voulait que l’adaptation cinématographique de ses romans commence par La Colline oubliée. «Mammeri était un grand cinéphile. Il est venu vers moi parce que je faisais une émission à la télévision pour discuter du cinéma.

Nous avions des échanges sur cette base. Il est le précurseur du cinéma amazigh. Dès 1963, il avait écrit un scénario qui s’intitulait Le village incendié qui se situait à Thala comme dans L’Opium et le bâton. On y retrouve un personnage qui s’appelle Ali, déserteur de l’armée française, qui vivait dans une forêt. Une équipe a été constituée mais le film n’a jamais été réalisé.

Mammeri voulait apporter son témoignage comme un homme d’écrit et d’image», a-t-il dit. Selon lui, L’Opium et la bâton, d’Ahmed Rachedi, est le film algérien le plus vu. «Plus de deux millions d’Algériens ont vu ce film. La télévision rediffuse ce film, là, ils sont des millions à le voir ou le revoir. Avant L’Opium et la bâton, il y a eu L’aube des damnés. Mammeri a écrit le commentaire de ce documentaire. Son texte, qui était un poème lyrique à la gloire des peuples du Tiers-Monde, a donné de la profondeur aux images.

Ecrire un commentaire pour un documentaire est un art difficile que Mammeri maîtrisait. Abdelkader Alloula pour Combien je vous aime, film que j’ai produit pour la télévision, a réussi, avec un poète, à adapter l’arabe parlé à un discours filmique», a-t-il souligné. Il a rappelé que Mammeri a écrit le scénario et le commentaire de Morte est la longue nuit, de Mohamed Slim Riad et Ghouti Bendedouche et a travaillé avec Abderrahmane Bouguermouh pour l’adaptation à l’écran du roman La Colline oubliée en tamazight.

Ahmed Bedjaoui préfère parler de translation cinématographique au lieu d’adaptation ou de transposition. «Le problème de fidélité à l’œuvre originale ne doit pas se poser. Les cinéastes sont obligés de faire un choix compte tenu de la durée d’un film. Donc, adapter, c’est trahir. L’auteur, qui cède ses droits, doit faire attention au choix du réalisateur mais ne doit pas intervenir. C’est ce qu’a fait Mouloud Mammeri. Il a beaucoup travaillé, dans la discrétion, pour donner au cinéma algérien une dimension littéraire forte», a-t-il noté.

Le cinéma algérien ignore Dib et Yacine

Ahmed Bedjaoui a évoqué l’exemple du feuilleton El Hariq, de Mustapha Badie. «Badie a choisi de réaliser ce feuilleton dans la langue de La Casbah pour garder une certaine unité. Le romancier Abdelhamid Benhedouga a aidé Badie dans l’écriture des dialogues», a-t-il relevé. Il a précisé que Mohamed Dib (à part El Hariq) et Kateb Yacine n’ont pas été adaptés au grand écran.

«Le cinéma algérien a manqué d’établir une relation profonde avec la littérature», a relevé Ahmed Bedjaoui. D’après lui, Mammeri était l’incarnation de la Révolution. «En latin, Révolution veut dire changer les choses. Dans La Colline oubliée, puis Le sommeil du juste et L’Opium et le bâton, l’écrivain a exprimé cette révolution au sein de la société algérienne», a-t-il dit.

«Une grande place à l’imaginaire»

Belkacem Hadjadj a souligné que Mouloud Mammeri, en tant qu’anthropologue, s’est beaucoup intéressé à la culture populaire. Une culture en grande partie orale. «Les travaux de Mammeri ont ouvert la porte à d’autres recherches. Nous, cinéastes, posons souvent la question : quel cinéma faire dans des sociétés comme les nôtres ?

Fallait-il reprendre le cinéma qui a été fabriqué dans des cultures où l’oralité a été balayée par l’écrit ? Pourquoi ne pas considérer comme une chance le fait de vivre dans une société où l’oralité est encore vivace ?», s’est-il interrogé. Il a rappelé que Abdelkader Alloula a investi le langage théâtral avec l’oralité. «L’oralité laisse une grande place à l’imaginaire, alors que le cinéma s’appuie sur l’image.

Tous les films, en Algérie ou ailleurs, qui ont attiré l’attention ont tous une liaison avec l’oralité. La force du film de Azzeddine Meddour (Combien je vous aime) est d’avoir eu la dimension de l’oralité. Là, la parole est venue interpeller l’image fabriquée par d’autres (le commentaire du documentaire a été écrit en arabe dialectal). Meddour a revisité les images en les proposant au public algérien complètement transformées», a souligné Belkacem Hadjadj.

Il a cité l’exemple aussi du cinéma africain où la tradition orale est présente comme dans les films de Sembene Ousmane. «Aujourd’hui, le cinéma commercial, qui est dominant, laisse peu de place aux dialogues. L’échange avec le récepteur n’existe plus. Le discours de ce genre de films va directement à l’émotion sans chercher à développer la réflexion. Dans ses premiers temps, le cinéma était accompagné par l’oralité. Au Québec, on est allé vers le cinéma direct, ce cinéma qui dialogue avec le spectateur», a-t-il expliqué.
 

Fayçal Métaoui
 
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